Chapitre 8

 

Lorsque Lisbeï se réveilla, elle vit qu’elle se trouvait dans le petit parc qui entourait la Résidence, au pied du château d’eau. Bien sûr qu’elle s’était écroulée : elle était montée d’une traite au sommet de la Citadelle ! On avait posé sur elle une veste de cuir fauve. Elle n’avait pas besoin de la reconnaître pour savoir qui l’avait laissée là. Des oiselles invisibles chantaient, le soleil était assez haut dans le ciel au travers des feuilles tremblantes des boulines. Lisbeï ramassa les lambeaux de sa belle robe, en noua diverses extrémités en un semblant de vêtement, avec sa ceinture pour tenir le tout. Puis elle jeta la veste sur son épaule et, avant d’avoir pensé à ce qu’elle allait faire, elle était sur le chemin de la Résidence.

Il n’y avait pas de dormeuses enlacées sous les arbres, comme à Béthély quand elle allait se promener dans le silence et l’immobilité étrange des lendemains de Célébration. Elle ne se rappelle pas bien ce qu’elle pensait en suivant le chemin. De ces pensées d’épuisement, entre image et idée, des poissonnes furtives dans une eau troublée. Elle avait presque Dansé. C’était cela, alors, l’Appariade. Elle avait vu, au moins. La plate-forme illuminée, les dessins brillants des corps nus sous la lune. Elle aurait été la Mère, ce matin-là, trois années plus tôt. L’odeur âcre et sucrée du liquide dans la coupe tendue, ses reflets lourds, comme huileux. Le plaisir. Pourquoi personne n’avait-elle jamais parlé du plaisir de la Célébration ? Selva, son visage et ses larmes flottant dans la surface sombre du miroir et la rage et la honte et le désespoir qui tourbillonnaient dans la chambre comme un orage, Lisbeï et Tula, silencieuses, retournées se coucher chacune de son côté, elles n’en avaient jamais, jamais parlé.

Et toi, Tula, as-tu éprouvé du plaisir, avec ton Mâle ? Elle n’écrirait pas plus loin, après trois pages raturées où elle essaierait de se décrire ce qui était arrivé. L’écriture ne jouerait pas son rôle magique. Lisbeï serait surprise par ces larmes soudaines qu’elle ne comprendrait pas, la certitude d’avoir vraiment perdu Tula cette fois, mais pourquoi, et la lettre s’achèverait là, la première lettre qu’elle ne ferait même pas semblant de prétendre destinée à Tula.

Une petite Verte d’une dizaine d’années vint lui ouvrir la porte de la Résidence où elle avait frappé sans trop de conviction, soudain incertaine de ce qu’elle allait y faire. Des odeurs de petit déjeuner flottaient dans le hall aux boiseries bien cirées. Elles étaient réveillées, chez la Capte, malgré la Célébration. La fillette était très blonde, très pâle, ses yeux clairs un peu plissés à cause du soleil étaient tirés en oblique vers les tempes. Elle ressemblait tellement à Toller que Lisbeï resta muette. Après l’avoir dévisagée un instant, la fillette lui tendit poliment les mains en lui offrant la salutation des lendemains de Célébration : « Bonheur en Elli, compagne, veux-tu déjeuner avec nous ? » Toutes étaient bienvenues chez toutes après la Célébration, à Wardenberg comme à Béthély.

Lorsque leurs mains se touchèrent, la petite eut un tressaillement, comme Lisbeï – l’éclat bref et intense de la résonance qui disparut dès que les mains de Lisbeï lâchèrent les siennes. Elles se contemplèrent un moment, puis la petite tourna les talons en faisant signe à Lisbeï de la suivre.

Dans la grande salle à manger-salon, autour de la table ovale, des visages se levèrent vers Lisbeï avec un sourire de bienvenue. Sygne était là, mince dans sa blondeur lisse – elle était revenue, pour la Célébration, de Foloten où se tenait cette année-là l’Assemblée de Baltike. Sa mère et seconde Mémoire, Ireyn, la capte de la Schole, à sa gauche ; et à sa droite Utika, sa compagne, sa première Mémoire et sa « cousine », comme on disait ici. Plusieurs enfantes d’âges divers avaient cessé leurs bavardages et contemplaient Lisbeï avec curiosité, ainsi que deux jeunes Rouges assises parmi elles et trois Bleues entrain d’apporter ou de remporter des plats. Assis en face de la Mère, tenant une cuillère arrêtée devant la bouche ouverte d’une petite d’une année à peine, Toller.

Lisbeï n’avait pas eu l’occasion de visiter beaucoup de familles à Wardenberg, en dehors de celle d’Ysande. La famille de Livine, à tendances juddites, avait considéré comme une disgrâce le passage presque immédiat de Livine des Vertes aux Bleues. Les quelques fois où elle s’y était rendue, Lisbeï y avait trouvé une tout autre atmosphère que chez Ysande. Les enfantes restaient entre elles, les adultes n’intervenaient que lorsque les Vertes responsables ne parvenaient pas à imposer leur autorité. Agacement ou indifférence semblaient la règle, et Fraine avait confirmé que c’était fréquent à Wardenberg. Sans doute souvent un masque, mais c’était ce que percevaient les enfantes. Les relations les plus affectueuses de Fraine dans sa famille étaient avec ses sœurs et ses cousines, non avec les femmes de la génération précédente, mère ou « tantes ». Ici aussi on avait trouvé une façon de se protéger des chagrins trop certains ; souvent on restait lointaine même lorsque les enfantes avaient dépassé l’âge critique. Lisbeï avait pensé à l’affection bourrue mais réelle des Rouges et des Bleues, et même des gardiennes, pour toutes les enfantes à Béthély. Peut-être y avait-il quand même du bon dans le système de Litale, somme toute…

Mais elle n’avait jamais vu personne d’autre que des femmes s’occuper des enfantes.

La petite manifesta un mécontentement strident à voir la cuillère rester hors de portée, et Toller se retourna vers elle pour la nourrir, avec l’adresse d’une évidente habitude.

« Lisbeï », dit la Mémoire Ireyn en choisissant avec à-propos le moment où le silence de Lisbeï regardant fixement Toller et sa bouillie allait devenir impoli. « Bienvenue en Elli. Venez, asseyez-vous. »

Est-ce qu’elles savaient, toutes, est-ce qu’elles voyaient… ? Lisbeï fit un effort surhumain, la tête bourdonnante, réussit à dire sans vraiment balbutier qu’elle avait trouvé la veste dans le parc, qu’elle avait vu Toller la porter.

« Oui, il nous a dit qu’il vous avait rencontrée, dit Sygne avec un naturel parfait. C’est très aimable à vous de la rapporter. Mais asseyez-vous, vous devez avoir faim. »

La seule chaise libre était près de Toller. Elle s’y assit, les jambes coupées, consciente soudain qu’elle mourait de faim. C’était l’effet de la Célébration, elle le savait pour avoir vu les quantités supplémentaires de nourriture qu’on préparait à Béthély pour le lendemain, et à Wardenberg aussi. Un effet secondaire de la drogue ? Ou simplement la conséquence de l’énergie dépensée dans la Danse ? Mais elle n’avait pas la force de se prétendre rationnelle, pas tout de suite. Plus tard, elle essaierait de comprendre. Pour l’instant, elle avait trop faim.

Et ainsi, à demi-nue dans sa belle robe déchirée, elle passa le lendemain de sa première Célébration chez la Capte de Wardenberg. Elle se demanda plus tard où elle avait trouvé la force de tenir sa partie dans la conversation aimable qui roulait sur le Sud, Béthély, ses études à Wardenberg, l’Assemblée de Foloten et les soucis de la Baltike, le festival de musique, les résultats provisoires des Jeux… Toller parlait de loin en loin mais, surtout, il jouait avec la toute petite qu’il avait prise sur ses genoux : il semblait partager son enthousiasme pour la cuillère qu’elle jetait par terre dès qu’il l’avait ramassée pour la lui rendre. Lorsque les enfantes quittèrent la table, emmenant la petite avec elles, il la leur abandonna avec un regret évidemment (et bruyamment) partagé par la bébé.

On invita Lisbeï à dîner – elle refusa –, on lui demanda si elle serait à la clôture du festival de musique le lendemain – sans doute – et si elle avait l’intention d’y participer l’année prochaine – peut-être. Et on consentit enfin à la laisser se lever pour partir.

Toller la reconduisit à la porte. « Je leur ai seulement dit que j’avais perdu ma veste », dit-il sans la regarder. Était-il embarrassé ? Mais rien n’émanait de lui, que cette évidente volonté de contrôle. Arrivée à la porte, n’y tenant plus, et malgré l’absurdité et l’impolitesse de la question (mais qu’était une impropriété de plus dans cette matinée hors normes ?), elle lui demanda combien des enfantes de Sygne étaient les siennes. Après un petit silence pensif, comme s’il jugeait de sa capacité à entendre la réponse, il répondit : « Seulement l’aînée, Gudrun, et la seconde, Emelyn. » Et, avec son rapide sourire ironique : « Mais j’entretiens d’excellentes relations avec la Capte de Wardenberg et sa famille. »

Puis son sourire s’effaça : « Lisbeï, dit-il d’une voix soudain intense et grave, ne buvez jamais d’agvite si vous ne Dansez pas après ou si… » – une très brève hésitation – « … vous êtes seule pour célébrer. Cette drogue a des effets vraiment dangereux et même mortels si… on ne participe pas à l’Appariade. D’accord ? »

Soudain, elle put le percevoir très clairement : une aura soucieuse et triste, filigranée d’amertume. Puis la résonance disparut comme si elle n’avait jamais existé. Lisbeï resta là à contempler le Bleu, les yeux un peu écarquillés, avec le souvenir de la nuit qui se refusait à devenir plus précis dans sa mémoire. La lumière, oui, vraiment, elle ne l’avait pas rêvée.

Comme avec Kélys. Comme avec Tula, mieux qu’avec Tula – mais elle écarta aussitôt cette pensée. Avec un homme ? La lumière, avec un homme ?

Comme il la regardait, impassible à nouveau, elle se raccrocha à ce qu’il venait de dire, répondit ce qui lui passait par la tête : « L’agvite ? La drogue des Ruches ? »

Il eut une brève expression surprise, ou confuse, puis vaguement amusée. « C’était votre première fois, murmura-t-il pour lui-même. J’aurais dû m’en douter. » Puis, retrouvant son élocution précise, il dit que oui, c’était la drogue des Ruches, qui avait aussi été celle des Harems.

Lisbeï connaissait la drogue des Ruches, on en parlait dans tous les livres d’histoire. On en connaissait la composition et les méthodes de fabrication – à partir d’un champignon aux propriétés hallucinogènes et de plusieurs huiles essentielles de plantes. L’ingestion de la décoction rendait les guerrières des Harems, comme celles des Ruches, particulièrement dévouées à leurs maîtres et plus tard à leurs maîtresses. Elles devenaient très vulnérables à la suggestion, d’une part, et de l’autre les effets secondaires aphrodisiaques de la drogue (quand on ne les contrariait pas par une autre suggestion) augmentaient leur dépendance.

Mais Lisbeï ignorait que l’agvite faisait partie du rituel de la Célébration. Aucun livre ne parlait du rituel de la Célébration. L’Appariade était un mystère, le seul mystère du culte d’Elli (elle avait reconnu le mot de Mooreï dans un très vieux livre de la Schole et l’avait trouvé approprié lorsque Carméla en avait expliqué le contexte). On n’en parlait pas, ou seulement entre initiées. Dans les mois précédant l’Assemblée à Béthély, Tula avait appris les figures de la Danse, rien d’autre. Elle n’avait rien eu d’autre à révéler à Lisbeï. « Elles me disent toutes qu’on ne peut en parler qu’après et seulement avec celles qui ont participé à une Célébration. Les autres ne peuvent pas comprendre », avait-elle dit, embarrassée, parce que Lisbeï lui avait déjà appris qu’elle ne Danserait pas une fois déclarée Bleue, ou alors seulement quand Tula elle-même mènerait la Célébration.

Consciente de son ignorance et s’en rappelant les raisons, elle détourna les yeux, embarrassée à son tour et plus encore : irritée. Elle devait sans doute le remercier ? Mais elle s’entendit lui dire, presque d’un ton accusateur : « Vous n’étiez pas à la Célébration, hier. »

Un léger froncement de sourcils : « Je ne Danse plus. Merci d’avoir rapporté la veste. Bonne journée, Lisbeï. ». Et il tourna les talons pour rentrer dans la Résidence.

Elle retourna chez elle le long des ruelles où seules les grosses chattes tigrées de Wardenberg, avec leur queue bizarrement tirebouchonnée, avaient commencé de se chauffer sur les balcons ou dans les embrasures de portes. La pension était silencieuse. Elle alla se laver, seule pour une fois dans les douches, puis elle remonta dans sa chambre et après avoir tourné un moment de la table au lit sans pouvoir se décider, elle se mit à écrire cette lettre à Tula qu’elle ne finirait pas et qui irait rejoindre les autres dans le tiroir, la dernière. Après avoir longtemps pleuré dans son oreiller, elle se retrouva sur le dos, les yeux au plafond, épuisée. Elle essaya de dormirais les pensées refusaient de s’immobiliser dans sa tête et plutôt que de les laisser redevenir des larmes, elle résolut de se concentrer sur ce qu’elle venait d’apprendre, comme l’aurait fait l’autre Lisbeï, l’historienne, l’observatrice, la raisonnable.

Comment pouvait-on avoir intégré l’agvite au rituel de la Célébration ? Cette drogue n’était-elle pas une des preuves les plus évidentes de la barbarie des temps passés ? Il était déjà étonnant que les femmes des Ruches, si ardentes à effacer toute trace des Harems, eussent conservé ce symbole majeur de leur esclavage. Balte de Gualtière avait une explication à cela, que Lisbeï avait été tentée de trouver convaincante : justement parce que c’était le symbole de leur esclavage, elles l’avaient gardé, d’une part pour affirmer paradoxalement leur liberté en s’en servant de façon délibérée, et d’autre part pour asservir les mâles par un retournement de situation qui était pour elles la justice même. Le fait que la drogue améliorait la performance des guerrières, en leur suggérant qu’elles étaient invincibles et en les rendant insensibles aux blessures, cela avait dû jouer un rôle non négligeable, compte tenu de l’état de guerre presque constant qu’elles avaient entretenu entre elles. Mais l’insensibilité, ce n’était pas exactement ce que Lisbeï avait éprouvé ! Elle voulait bien croire en la puissance de la suggestion, assez de textes l’attestaient, mais ses sensations à elle avaient été abominablement amplifiées ; y avait-il une suggestion assez forte pour annuler une telle amplification de la sensibilité sensorielle ? Laquelle aurait été bien dommageable pour des guerrières… mais sans doute intéressante du point de vue érotique, puisque tel était censé être le seul « effet secondaire » de la drogue. Il n’était question nulle part d’effets « mortels ». Pas même de la nécessité de compenser par une abondante nourriture l’énergie dépensée.

Ou bien était-ce une autre sorte d’agvite qu’on ingérait lors de la Célébration, d’une composition assez différente pour rendre compte de ces divergences ?

Si elle posait des questions là-dessus, lui répondrait-on ? La fabrication de l’agvite devait faire partie du rituel et, comme telle, être secrète. D’un autre côté, elle avait bel et bien participé à l’Appariade, ou presque. Personne n’avait besoin de savoir qu’elle n’était pas restée jusqu’à la fin. Somme toute, elle savait, maintenant, ce qu’était la Célébration.

Elle se rappelle la tonalité à la fois triomphante et déçue de cette pensée. Où était la « belle », la « grande surprise » de Mooreï ? On buvait une drogue qui vous rendait comme folle, on dansait comme une automate et ensuite, quand la Mère et le Mâle…faisaient Elli (Sygne, vraiment, la calme et aimable Sygne, avec qui elle venait de prendre le petit déjeuner ?)… Mais elle n’était pas restée jusque-là ; en toute honnêteté, elle devait admettre que sa conclusion était une supposition. Grâce à une autosuggestion facilitée par la drogue, les célébrantes partageaient la rencontre de la Mère et du Mâle : les célébrantes, pour un moment, devenaient Elli ave celles… Et tout cela se terminait en orgie érotique, ce que Lisbeï avait supposé depuis longtemps en trouvant des dormeuses nues éparpillées dans les pâturages et les vergers de Béthély. C’était cela, la Danse.

Mais non. Il devait y avoir autre chose. Ce ne pouvait être que cela ? Mooreï n’aurait pas été si sûre d’elle, si sereine. Selva ne l’était pas, cependant, et c’était elle qui avait Dansé jusqu’à cette année. L’expérience était peut-être différente, selon… selon quoi ? Selon le Mâle avec qui on faisait Elli ? Peut-être qu’il n’y avait pas toujours de plaisir. Mais elle l’avait peut-être imaginé, ce plaisir. Elle se l’était sûrement suggéré. C’était sans doute l’effet de la drogue. Il fallait en apprendre plus long sur l’agvite.

Elle pourrait consulter les documents de la Schole sur l’origine du rituel lui-même. Comment en était-on venue à intégrer au culte pacifique d’Elli une cérémonie aussi évidemment dérivée du sacrifice printanier des mâles stériles par les Ruches ? Le contexte était différent, certes, mais les ressemblances étaient trop nombreuses : c’était un détournement, une récupération des Ruches – on en avait d’ailleurs récupéré bien d’autres choses : le calendrier, les garderies en Litale, le choix du féminin comme genre dominant dans toutes les langues (à l’exception du frangleï de Wardenberg), les nouveaux noms pour certaines animales, certaines plantes… la liste était longue. Et les Ruches elles-mêmes avaient récupéré quantité de choses appartenant aux Harems, en les retournant ou en les adaptant. Et les Harems eux-mêmes… Il n’y avait pas autant de ruptures entre les sociétés humaines que les Ruches (ou Edwina de Carlsbad) le croyaient. Le fil ne s’interrompait jamais tout à fait. Même s’il devenait un filtre secondaire, très mince, en dessous de la trame principale, il survivait malgré tout sous forme d’humbles contes et légendes, de proverbes, de jeux, d’expressions toutes faites et même de comportements non verbaux…

Lisbeï aurait un choc de surprise et de plaisir incrédule, quand elle trouverait plus tard mention d’une drogue aux effets similaires sous la plume de la rédactrice inconnue de la seconde partie du carnet. Qui l’appelait « néopsylocine » et en désapprouvait totalement l’usage fait par les hommes des Harems.

 

* * *

 

La Schole était encore fermée mais la Bibliothèque ouvrait dès le surlendemain de la Célébration. La gardienne de service, une vieille Bleue nommée Olcya qui commençait à bien connaître les habitudes de travail de Lisbeï, lui ouvrit la porte sans commentaire à propos de l’heure et retourna à son interminable tricot. Lisbeï avait trouvé mention dans un fragment de légende d’une femme censée faire et défaire sans cesse le même ouvrage pour retarder on ne savait quoi. Quand elle voyait la vieille Olcya, elle se disait que c’était peut-être sa mort.

Lisbeï aimait venir très tôt à la Schole ; elle aimait passer dans les corridors et les escaliers déserts, les salles silencieuses, avoir l’impression, pour quelques heures, que la Bibliothèque lui appartenait avec tousses livres, tous ses documents, toutes ses archives…Elle avait depuis longtemps sa salle de travail favorite, une petite pièce dont l’unique fenêtre donnait sur un minuscule jardinet deux étages en contrebas, auquel il n’y avait apparemment aucun accès et qui pourtant était très bien entretenu, comme tous les jardins de Wardenberg.

Le premier endroit logique pour commencer une recherche sur l’usage de l’agvite, c’était les Appendices de Hallera, dans le texte original, avec les commentaires d’époque. Il fallait au moins cinq dictionnaires principaux et une douzaine de glossaires dialectaux. La Compagne Hallera, originaire de l’est de la Baltike, utilisait une version archaïque du slavoï difficile à comprendre. Et les commentatrices venaient de tout le Pays des Mères.

Après Garde la Seconde (comme Lisbeï finirait par l’appeler et avec elle beaucoup d’autres Haldistes), et malgré son message de paix, le Pays des Mères n’avait pas tout d’un coup remplacé les Ruches. Il y avait eu trois années de combats sporadiques, de négociations rompues et reprises. On n’avait fait le procès de Markali et de ses guerrières que sept années après les événements évalués par la première Décision. Et les Appendices eux-mêmes n’avaient été rassemblés pour la Décision qu’en 122. C’était un mélange de confidences orales de survivantes des manifestations de Béthély, prises en note, de lettres et de fragments rédigées par Hallera avant sa mort, sans doute en 42 Après Garde (la date de sa mort n’était pas vraiment établie et on ne savait même pas où était sa tombe). Et il y avait ses mémoires, racontant le bref passage sur terre de la Fille d’Elli. Tout n’en avait pas été retenu. Ce qui était devenu la Parole, par l’intégration et la fusion de multiples fragments, c’était le récit de la création du monde par Elli, et ce que Garde avait transmis des lois qui devaient conduire les humaines, exprimées en nombreuses paraboles, ainsi que la Promesse. Les Appendices reconnus relataient le martyre et la résurrection de Garde, ainsi que ses dernières journées. On trouvait là mention de ce qui deviendrait la Célébration. Garde et Hallera avaient montré aux disciples comment se rejoindre en Elli, afin de leur faire comprendre toute la portée de la Promesse, et Garde leur avait demandé de répéter cette cérémonie en souvenir d’elle. De là étaient venues aussi bien la taïtche que la parade, et bien sûr la Danse de la Célébration. Mais il n’y avait pas de description de la cérémonie proprement dite et donc pas de mention de la drogue. L’interdiction de révéler la nature de la Célébration à qui ne l’avait pas vécue elle-même se trouvait déjà dans le texte de Hallera. On devait l’apprendre par la participation et non par l’étude. Et certaines s’étaient étonnées de l’usage ou des effets de la drogue des Ruches à la Célébration, elles ne l’avaient pas fait par écrit et n’en avaient parlé qu’à d’autres initiées. S’il y avait eu des décès liés à l’agvite, on les avait cachés.

On avait réclamé une Décision parce qu’il circulait différentes versions de la Parole et de la cérémonie et que des conflits avaient menacé de surgir entre divers groupes à ce propos : beaucoup de Juddites, en particulier, ne pouvaient admettre la présence d’un mâle lors de la Célébration. Comment on était passée d’une cérémonie où les deux partenaires étaient certainement des femmes, à l’Appariade où la Mère Dansait avec le Mâle, c’était une des conséquences principales de la Décision de Karillie, liée aux commentaires de Hallera : aucun homme ne faisant partie des disciples à l’époque, Garde n’avait pu montrer qu’une approximation de ce qu’elle désirait enseigner. Mais la Parole était assez explicite par ailleurs pour l’indiquer : Elli était tout, femelle et mâle entre autres, et un mâle devait donc être le partenaire de la femme choisie pour la Célébration de la Promesse. Il avait fallu une bonne trentaine d’années après la Décision de Karillie pour que toutes finissent par accepter cette partie du rituel. À ce moment-là, la Mère de la Famille et elle seule était cette femme, c’était déjà bien établi.

La Décision avait écarté comme apocryphes quantité de fragments des Appendices. Il fallait en déduire la nature à partir des témoignages des auditantes : ils avaient été partout détruits après la Décision – acte qui avait été déploré par la suite, décrit par les historiennes comme une survivance malheureuse des Ruches. Néanmoins, certains fragments refaisaient parfois surface, retrouvés par hasard dans les Archives de telle ou telle Famille parce qu’ils avaient été glissés parmi d’autres papiers. On envoyait ces précieuses reliques à Wardenberg.

Dans les Appendices reconnus, beaucoup de fragments décrivaient Garde directement ou par l’intermédiaire de ses paroles ou de ses gestes. La Décision d’Antoné ne rendait nullement compte des différences entre la Garde de Hallera et celle de Halde. En recoupant les textes de Hallera et les témoignages recueillis au procès de Markali, on constatait que la personnalité de la « seconde » Garde était très cohérente : elle avait su ce qu’elle voulait, l’avait exprimé paisiblement mais avec force. L’autre Garde, en comparaison, semblait bien exaltée et, pour tout dire, parfois un peu dérangée. Et si elle avait bien enseigné à ses Compagnes les rudiments de la taïtche et de la parade, et les avait pratiqués régulièrement avec elles, selon la description faite par Halde de leurs dernières journées ensemble, elle ne leur avait nullement enjoint de faire le silence là-dessus, au contraire. Et elle ne parlait aucunement de la Danse, de l’Appariade et encore moins de l’agvite ! Lisbeï ne s’interrogeait pas là-dessus de toute façon, mais sur l’usage et les effets de la drogue. Elle espérait en trouver au moins des mentions détournées dans les commentaires des auditantes. On pouvait peut-être considérer comme telles certaines remarques de Galice d’Ermenonve et de Justice de Tréviseà propos d’une « pratique héritée des Ruches », qu’elles semblaient d’ailleurs réprouver non pour un possible danger physique, mais seulement parce qu’elle venait des Ruches.

Lisbeï ne s’était pas attendue à trouver grand-chose à propos de la drogue dans les Appendices, ni dans ce qu’on pouvait reconstituer des Appendices apocryphes grâce aux commentaires des auditantes, ni même dans les quelques apocryphes survivants. On en trouvait davantage dans le procès de Markali, de simples mentions – on n’avait pas été là pour faire le procès de la drogue. En tout cas, son usage « illicite » (Lisbeï comprenait maintenant la portée réelle de l’adjectif) avait refait surface ici et là pendant une bonne vingtaine d’années après la Décision de Markali, le temps que meurent ou que se convertissent les plus anciennes survivantes des Ruches : on ne désintoxiquait pas autant de monde du jour au lendemain.

Le seul élément intéressant dans les apocryphes était qu’Ariane, la fille de Hallera, semblait avoir considéré Markali et Alicia comme des sœurs – l’origine sans doute de cette légende persistante. Pas étonnant qu’on ait rangé ces fragments dans les apocryphes. D’ailleurs, dans plusieurs de ces textes Ariane semblait parler d’elle-même au masculin, comme Hallera elle-même dans plusieurs autres : preuve évidente de leur inauthenticité. Quand elle eut terminé, tard dans la nuit, Lisbeï alla ranger les documents et les livres avec la satisfaction du devoir accompli : elle n’aurait négligé aucune possibilité – comme le lui avait toujours répété Kélys.

La journée suivante, Lisbeï se plongea dans la documentation disponible sur la drogue des Harems et des Ruches. Tous les éléments concordaient entre eux et ne lui apprirent rien de nouveau. Un témoignage unique et impossible à dater (et donc considéré comme douteux par l’historienne qui le citait), décrivait les effets physiques de la drogue : une forte fièvre, des hallucinations perceptives, une impression de dédoublement (mais non l’horrible sensation d’éparpillement qu’avait éprouvée Lisbeï) et la mort à court terme par « surchauffe générale de tous les systèmes vitaux » si le sujet, excité par ses sensations, se livrait « à une activité physique intense ». Ce qui semblait en effet assez peu recevable, à moins que les réactions à la drogue n’eussent changé depuis, puisque les guerrières des Ruches allaient se battre et que les célébrantes Dansaient et faisaient Elli. Par ailleurs, Toller lui avait bien dit de ne pas prendre la drogue si elle ne Dansait pas et si elle était seule.

Et comment le savait-il, au fait ?

Cette fois, elle ne pouvait éviter de réfléchir sur la nature même de Toller comme elle avait réussi à le faire jusque-là. Il était comme Kélys, comme elle, comme cette Rouge troublante, la Mère d’Angresea (et comme Tula n’était pas tout à fait). Des enfantes de la Maladie, des mutantes. Elle n’avait pas de difficulté à admettre ce que Kélys lui avait dit à ce propos, ce qu’Antoné (elle s’en rendait compte maintenant) lui avait souvent suggéré. Et il était tout à fait logique que des hommes en fussent touchés aussi. Elle n’aurait même pas dû en être surprise. Mais cela voulait-il dire que Toller avait subi la même expérience qu’elle ? Dans ce cas, Mâle au moins de la Mère de Wardenberg, comment avait-il survécu à son Service ? Ou bien était-ce justement pour cette raison qu’il était devenu Bleu très tôt ? Mais non, on ne pouvait être déclaré Bleu sans avoir été prouvé stérile. Depuis combien de temps l’était-il, au fait ?

Il lui sembla tout naturel à partir de là d’aller consulter les Lignées de Wardenberg, d’y chercher la Lignée de Sygne et de trouver celle de Toller – ce n’était pas une indiscrétion : il avait répondu volontiers à la question de Marcie, même s’il ne portait pas l’emblème de sa Famille.

Angresea.

Lisbeï resta un long moment à contempler la nef et les vagues de l’emblème, dans le carré où, avec quelques autres informations sur sa Lignée, se trouvait le nom de Toller. Bien sûr que le nom avait été familier. Toller, d’Angresea. Le « frère jumeau » de Guiséia d’Angresea. Elle avait vu son nom en consultant les documents que Béthély possédait sur Angresea, lorsque Selva avait enfin parlé de l’alliance projetée. Et même, elle avait rêvé brièvement sur cette naissance jumelle, l’étrangeté de la relation qu’elle impliquait, surtout entre une fille et un garçon. Elles ne se ressemblaient pas du tout, pourtant ! Ou seulement la couleur des yeux.

Le Livre n’indiquait évidemment pas le motif pour lequel Toller était devenu un Bleu. Il aurait fallu pouvoir consulter les registres médicaux et, à cette fin, demander la permission de l’intéressé. Impensable. Mais ce n’était pas vraiment à cela qu’elle pensait. Elle pensait à ce Maxime d’Angresea qui aurait dû être son premier Mâle si elle avait été la Mère de Béthély, si elle avait mené la Célébration l’année de son seizième anniversaire. Eh bien, elle avait Dansé, en fin de compte, et avec un Angresea. C’était plutôt comique. Pourquoi donc avait-elle les larmes aux yeux, alors, certaine qu’elle ne pourrait jamais le dire à Tula ?

 

* * *

 

Peut-être par défi, Lisbeï décida que la seule façon d’en savoir plus long, c’était bel et bien d’aller interroger Toller lui-même sur ces effets de la drogue qu’il semblait connaître si bien. À la Résidence, on lui apprit qu’il travaillait à la Schole. Qu’il était provisoirement Tuteur à la Schole, dans une des sections techniques, en optique ! Il ne devait pas y avoir plus d’une dizaine de Bleus Tuteurs à la Schole. Elle alla l’attendre à la fin d’une réunion – près de la moitié de ses étudiantes étaient des Verts et des Bleus, comme il fallait s’y attendre. Il haussa les sourcils en la voyant à la porte du laboratoire, mais, quel que fût le souvenir qu’il en gardait, l’incident de la Célébration ne semblait ni l’irriter ni l’embarrasser. Pas plus qu’il ne sembla déconcerté par la question directe de Lisbeï, lorsqu’elles se retrouvèrent seules dans le corridor : « J’ai en effet subi la même expérience », dit-il, très calme.

Il était évident qu’il ne donnerait pas davantage de détails, mais Lisbeï voulait surtout savoir s’il savait ce qu’il était.

« Vous avez eu la Maladie tardivement ? »

Comme s’il avait parfaitement compris sa stratégie, il eut un rapide sourire, seule indication perceptible d’une émotion quelconque. C’était très curieux. Avec Tula ou Selva, quand elles voulaient dissimuler ce qu’elles ressentaient, il y avait eu la barrière ; avec Kélys, il y avait toujours des émotions, mais Lisbeï savait à présent que la pérégrine exerçait sur elles un haut degré de contrôle. Avec Toller, c’était comme s’il n’avait pas été là du tout, mais sans barrière perceptible. Et pour autant qu’elle se souvînt de ses deux rencontres avec Guiséia d’Angresea, c’était la même chose avec elle.

« Vous aussi, dit-il et, sur un ton presque indulgent, comme s’il concédait le point : Et Antoné, et Kélys, et quelques autres. »

Elle décida de changer un peu son approche : « Vous les connaissez depuis longtemps ?

— Antoné a passé quelques mois à Angresea. Kélys est une vieille amie de la Famille. C’est elle qui nous a expliqué, avant Antoné. »

— Nous ? « Pour la drogue ?

— Pour la drogue aussi.

— C’est lié, alors ?

— Oui. »

Elles continuèrent à marcher dans le couloir. Guiséia était comme Toller et le « nous » devait se référer à elle. Kélys avait-elle mentionné les Angresea à Béthély ? Lisbeï ne s’en souvenait pas. Était-ce elle qui avait conseillé l’alliance à Selva ? Et Antoné, avait-elle su que Kélys les connaissait bien ? La Médecine n’avait jamais parlé des Angresea non plus. Mais, de toute façon, Antoné n’avait jamais parlé explicitement du lien entre Maladie et mutation. Connaissait-elle cet effet particulier de la drogue ? Elle n’avait jamais Dansé… Soudain, une brève angoisse traversa Lisbeï. Mais non, Tula avait sûrement été prévenue. C’était Kélys qui l’avait entraînée à la Danse : puisque Kélys était au courant, elle le lui avait sûrement dit. Et puis, peut-être que l’effet était différent selon les variations de la mutation ? Antoné en représentait une, Tula une autre, Selva aussi…

« Vous le savez depuis quand ?

— Depuis toujours. Pour la drogue, moins longtemps. Nous avions à peine une dizaine d’années. »

Avec un petit sursaut intérieur, elle se dit que ce devait être avant sa propre naissance : Toller – et donc Guiséia – avait trente-trois années. Elles avaient essayé la drogue quand elles étaient enfantes ?

Le Bleu répondit à la surprise qu’elle ne songeait pas à masquer : « Nous étions très audacieuses. »

Elle pensa à Tula, alors, à leurs propres audaces qui semblaient soudain bien inoffensives, et elle continua à marcher sans rien dire.

« Je me demande si Antoné rendra ses recherches publiques, maintenant », dit soudain Toller, dont les pensées avaient évidemment suivi une autre voie.

— Quelles recherches ?

— Sur la Maladie et ses variations depuis une centaine d’années. La dernière fois qu’elle nous a écrit à ce sujet, elle commençait à disposer de données assez nombreuses. À mon avis, il y a pas mal de temps qu’elle en savait assez pour rendre la chose publique. Mais elle remettait toujours, elle voulait être vraiment sûre… Vous connaissez Antoné. Et, là-dessus, la Décision. Elle ne parle presque plus de ses recherches dans ses lettres, maintenant. »

Les deux lettres que Lisbeï avait reçues d’Antoné depuis la fin de son silence volontaire n’avaient pas porté sur la Décision. Elles parlaient surtout de souvenirs de Wardenberg où elle avait étudié la médecine, et de ce qui se passait à Béthély. Lisbeï n’avait jamais reçu de lettres d’Antoné auparavant, mais elle avait bien senti que cette Antoné là n’était pas la même que celle d’avant la Décision. Plus paisible, comme délivrée. Elle avait parlé de Mooreï, aussi. En recoupant ces quelques commentaires avec ceux de la Mémoire (qui lui écrivait tous les trois mois depuis qu’elle avait quitté Béthély), Lisbeï avait compris d’où venait à Antoné une partie de cette sérénité nouvelle.

« Selva ne nous en a jamais vraiment parlé, dit-elle, un peu ennuyée d’avoir à l’admettre.

— Votre mère est assez ambivalente à l’égard de tout ce qui concerne les mutations, je crois », dit le Bleu, comme si la chose avait été de notoriété publique. Lisbeï faillit protester mais elle était trop étonnée : c’était si évident, comment ne l’avait-elle pas vu plus tôt ? À se rappeler la façon dont elle-même avait été traitée à la garderie quand elle avait essayé de parler de ses perceptions particulières, qu’avait donc dû vivre Selva, une génération plus tôt, seule (Loï n’avait pas été comme elle, avait dit Kélys), et ensuite avec une mère qui, sur bien des points, avait été presque une Juddite orthodoxe ?

C’était toujours étrange d’imaginer Selva autrement que comme la Mère ou la Capte, Selva comme une personne, Selva petite fille ou adolescente avec sa demi-sœur Loï et avec sa propre mère, la difficile Cémmélia. Etrange de voir Selva dans la soudaine lumière des paroles de Toller, de devoir lui concéder somme toute des excuses, de penser qu’elle aurait pu être bien pire.

« Elle n’est pas la seule, continua Toller, comme s’il s’était plutôt parlé à lui-même. Il y a de toute façon des préoccupations plus urgentes au Pays… »

Lisbeï se sentit acquiescer et elle fut choquée de réaliser qu’elle consentait à la même stratégie de silence prudent qu’elle avait contrariée de façon si spectaculaire trois années plus tôt à Béthély. Mais non, ce n’était pas pareil… Pourquoi, parce qu’elle était plus personnellement concernée ? Parce que ce serait elle que les Juddites pourraient appeler « Abomination » ? Argument douteux. Pour le carnet, elle avait accepté d’être considérée comme une menteuse, une faussaire ou une idiote manipulée : elle avait été très directement concernée. Plutôt parce que dans ce cas-ci elle n’était pas la seule à être concernée ? Il y avait Tula et Antoné, Kélys, Selva, les deux d’Angresea, sans doute de nombreuses autres.

L’autre Lisbeï n’était pas convaincue. Selva et Mooreï, et Kélys, et Antoné, avaient subi les mêmes soupçons qu’elle – elle les avait exposées aux mêmes soupçons.

Mais elle n’avait pas vraiment pensé qu’on mettrait ainsi sa découverte en doute. Elle avait été naïve.

Et elle ne l’était plus ? Mais quelle lumière cela jetait-il sur ce qu’elle avait fait trois années plus tôt, alors ?

Elle avait assez mûri pour ne plus vouloir éviter cette question, mais pas assez pour lui trouver une réponse satisfaisante. Toller la divertit heureusement de son inconfort soudain : « Avez-vous d’autres questions ? » dit-il, d’une voix aimable mais non dépourvue d’ironie.

« Y a-t-il eu beaucoup d’enfantes comme vous produites dans les Familles où vous avez servi ? » demanda Lisbeï.

Elle fut surprise de la netteté de la réaction chez quelqu’un qui se contrôlait si bien ; le visage soudain durci qui se détourne, les mâchoires brièvement contractées, la voix froide : « C’est un trait récessif, semble-t-il. Mais je ne les connais pas toutes. »

Et Sygne devait en être pourvue d’une façon ou d’une autre, alors, puisque la petite de l’autre jour… – était-ce Gudrun, ou Emelyne ? Pourquoi était-il fâché ? Les enfantes n’étaient sûrement pas un sujet interdit entre Bleues ? Ou bien c’était parce qu’il était devenu un Bleu trop tôt ? Peut-être était-ce parfois très dur pour les hommes ? Elle se rappelait le Bleu de Névénici et ce qu’elle avait entendu dire ici et là à Wardenberg des profondes convictions religieuses de bien des Bleus : les rédempteurs, les servants d’Elli… Toller ne donnait pourtant pas l’impression d’être un Croyant.

« Je ne voulais pas vous froisser », murmura-t-elle, embarrassée.

Il haussa un peu les épaules : « C’est normal. Vous êtes une femme, et de Litale. »

Elle le dévisagea, interloquée : « Et alors ?

— Et alors, les femmes connaissent leurs enfantes. Pas les Mâles, et particulièrement pas en Litale. »

Il fallut un moment à Lisbeï pour comprendre qu’elle avait mal interprété la soudaine irritation du Bleu. Ce n’était pas tellement de ne plus pouvoir produire des enfantes que de ne pas les connaître. Quelle drôle d’idée. Puis elle se rendit compte que Toller avait raison et qu’elle l’avait bel et bien froissé par inconscience. Elle n’avait jamais pensé que les hommes pouvaient désirer connaître leurs enfantes. « Leurs enfantes »… l’expression elle-même était bizarre ; et pourtant, c’étaient bien les leurs aussi, d’une certaine façon. Mais les connaître… c’était… eh bien, un peu absurde, non ? Elle n’y avait jamais pensé ainsi, mais un mâle à la fertilité normale pouvait aider à en produire plusieurs centaines. Pendant ses deux années de Service à Wardenberg, Toller lui-même avait dû en produire… au moins une cinquantaine, sinon plus ! Vouloir les connaître… pourquoi pas vouloir s’en occuper, pendant qu’il y était !

Mais c’est ce qu’il était en train de faire à la Résidence. Après la première réaction de surprise, quand je l’ai vu avec la dernière bébé de Sygne, sa cuillère à la main, j’ai eu envie de rire. Mais j’étais plutôt scandalisée, je m’en rends compte maintenant… Un homme ne peut pas être… une gardienne. Il n’y a d’homme gardienne nulle part – gardien – et pas seulement en Litale !

Il avait pourtant l’air de s’en tirer très bien.

Et après tout, il n’y avait pas de Verts et de jeunes Bleus aux Jeux dans les épreuves de taïtche, il y a cinq années. (Il n’y avait même pas de Vertes de Litale aux Jeux avant 472 !) Et les Bleus n’étaient pas admis à la Célébration, même à Wardenberg, il y a une centaine d’années. Les choses changent, je suppose.

Du coup, la conversation a continué un petit moment sur ce sujet-là plutôt que le reste. Pas les enfantes, mais la situation des hommes en général. Et, somme toute, c’est vrai qu’il y a beaucoup de contradictions là-dedans. Si toutes sont également importantes dans la Tapisserie d’Elli, pourquoi les traite-t-on toujours comme s’ils étaient… moins égaux ? Pas de participation aux épreuves de tir et d’adresse, pas de participation à la patrouille, bon, ça se comprend, mais pas de représentation aux Assemblées ?

Et puis, à la Schole. Nous avons parlé de Dougall qui aurait voulu être communicatrice – communicateur, je suppose – mais Toller voulait parler de lui-même en réalité. La technologie l’intéresse et il y est très doué – on ne l’aurait pas pris comme Tuteur provisoire à la Schole sinon… Mais il aurait voulu être Mémoire, je crois bien. Ce qui l’aurait amené aux Assemblées, et voilà pourquoi ils ne peuvent pas être Mémoires.

« Un mot qui n’a pas besoin de masculin en frangleï », a-t-il dit… Mais pourquoi utiliser des masculins de toute façon quand sur cent personnes il y a trois hommes, et encore, c’est la statistique qui le dit et la réalité ne s’y conforme généralement pas !

Le fait est qu’ils sont vraiment moins nombreux. Mais ce n’est pas un argument logique. Lis étaient moins nombreux au temps des Harems aussi, mais c’étaient les femmes qui n’étaient pas importantes, à ce moment-là. Les Ruches ont retourné cela comme bien d’autres choses. Puisque nous critiquons plusieurs de ces retournements, pourquoi pas celui-là, qui contredit la Parole elle-même ?

Lisbeï écrirait plusieurs pages dans cette veine ce soir-là, et elle y penserait chaque fois qu’elle reverrait Toller à la Schole pendant son mois de tutorat. Il lui avait conseillé d’aller faire un tour aux Archives de Wardenberg – dont quelques-uns des Chefs (et en particulier celui qui avait ouvert la Citadelle à Alicia) avaient eu des opinions « très progressistes », c’était son terme, sur le statut de leurs femmes. Après le savoir consultées, elle n’était guère d’accord. Mais elle n’aurait personne d’autre que lui pour en discuter. Fraine s’enfonçait dans l’angoisse de sa grossesse et Livine l’y accompagnait ; les autres membres du groupe habituel étaient plus préoccupées des travaux nécessaires à leurs futures explorations ; même Dougall était parti. Il y avait bien le carnet, mais ce n’était pas pareil. Elle avait beau essayer de se présenter l’autre côté des arguments, cette fois elle n’y arrivait pas. Le côté des hommes était vraiment trop difficile à imaginer. Mais elle était trop curieuse des autres côtés pour y renoncer, maintenant qu’elle se rendait compte qu’il y en avait là un plus étrange que tous les autres. Ou bien Toller était-il un homme particulièrement étrange ? C’était une possibilité.

Dougall n’est évidemment pas un critère de comparaison valide. Il n’a pas été élevé dans une Famille aussi progressiste qu’Angresea, d’abord. Et puis il est bien plus jeune, totalement inexpérimenté. Ma propre expérience des hommes est pour le moins limitée, je dois le reconnaître ! Le trio de la garderie, Rico de Cartano, une vision presque aussi brève de Garrec adolescent, du Bleu de Névénici…

D’Aléki.

La plume de Lisbeï s’immobilisa au-dessus du papier. Que savait-elle d’Aléki de Felden, vraiment ?

Qu’il avait été brutal. Qu’il avait été en colère. Qu’il avait haï Selva au moins autant qu’elle l’avait détesté. Qu’il avait été heureux de lui faire mal (et elle se rappela, alors : comme Gerd, lors de la patrouille).

Et que Selva l’avait subi.

Et comment pouvait-on laisser des mâles se conduire ainsi au Pays des Mères ?

On ne les laissait pas faire, bien sûr. D’autres Mères n’avaient pas le même orgueil que Selva et n’hésitaient pas à se plaindre si leur Mâle les maltraitait pendant le Service. Ces Mâles étaient punis, et Aléki de Felden l’avait été sur plainte de la Famille où il avait servi après Béthély. Ce n’était pas la première fois ; on l’avait stérilisé séance tenante, sa Famille avait reçu une semonce publique à l’Assemblée de Baltike et elle avait dû dédommager l’autre Famille. Aléki était parti pour les Mauterres les plus proches, sans manifester le moindre remords, cependant. Lisbeï apprendrait tout cela quelques jours plus tard de Kélys, réapparue à Wardenberg. Pas de Toller. Peut-être lavait-il touchée la nuit de la Célébration, mais elle n’aurait jamais songé à dire à un homme ce dont elle n’avait même pas discuté avec Tula ! Et puis elle ne voulait pas – elle ne pouvait pas – penser à ce qui s’était passé la nuit de la Célébration en conjonction avec le souvenir d’Aléki et de Selva. D’ailleurs, que s’était-il vraiment passé ? Toller l’avait touchée, oui, sa lumière dévoilée l’avait aidée à revenir à elle-même, mais y avait-il eu autre chose, comme elle l’avait cru d’abord ? Elleen doutait maintenant. Elle en doutait davantage chaque fois qu’elle rencontrait Toller : son aisance constante avec elle et en définitive sa seule présence réelle, concrète, l’en faisait douter. Imaginer un Angresea se combinant avec elle pour faire Elli satisfaisait peut-être chez elle quelque vague regret persistant de ne pas être devenue la Mère de Béthély, mais elle n’était pas dupe. Elle n’était plus une enfante, maintenant.

Chroniques du Pays des Mères
titlepage.xhtml
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_043.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_044.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_045.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_046.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_047.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_048.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_049.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_050.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_051.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_052.html
Vonarburg,Elisabeth-Chroniques du Pays des Meres.French.ebook.AlexandriZ_split_053.html